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Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Agrimonde-Haïti a pour mission d'informer les internautes sur les politiques agroalimentaires, l'énergie et le développement durable ainsi que les avancés scientifiques dans ces domaines. Il vise la diffusion des informations sur l’évolution de la sécurité alimentaire et former les opinions sur la faim dans le monde et sur tous les sujets connexes. Agrimonde a aussi pour mission de mener des actions concrètes visant a éradiquer la faim.

Lu pour vous: « La dichotomie Villes-Campagnes dans la Société Traditionnelle en Haiti »

Lu pour vous: « La dichotomie Villes-Campagnes dans la Société Traditionnelle en Haiti »

Manigat, L. F. (2001). Eventail d'histoire vivante d'Haiti: des préludes à la Révolution de Saint Domingue jusqu'à nos jours, 1789-1999: une contribution à" la nouvelle histoire" haïtienne: traité d'histoire d'Haïti: études de quelques 65 conjonctures-problèmes dans l'évolution historique du peuple haïtien en quatre (4) tomes. CHUDAC.

Mots-clés: Haïti, société haïtienne, dichotomie ville-campagne, paysan, histoire

La dichotomie Villes-Campagnes en Haïti à l’époque de la société traditionnelle épanouie

Une caractéristique fondamentale de ce qu’on a appelé la « société haïtienne traditionnelle épanouie » (1838-1896), au lendemain de la « période fondatrice » (1789-1838), est l’institutionnalisation de la dichotomie villes-campagnes dans l’espace national. Cette dichotomie est d’ordre démographique et géographique : il y a la campagne avec 90% de la population, il y a les villes, représentant 10% de cette population nationale. La différence est aussi économique : l’économie urbaine est devenue commerciale et industrielle, tandis que l’économie rurale est devenue exclusivement agricole. La disparité est aussi d’ordre social : l’homme des champs n’a pas les mêmes valeurs, us et coutumes que le citadin. Mais surtout, et sans doute pire encore, elle est psychologique (les citadins sont vus comme des « gens de bien », et les hommes de champ comme des « moun en-dehors », ce qui n’est pas sans nuire à une unité nationale déjà hypothétique.

Si nous nous intéressons un peu plus à la vie du campagnard, et au-delà des clichés, nous en apprenons beaucoup.

Le monde rural nous apparaît alors, dans une première approche, une vie presque « primitive » au grand air, mais fermée en même temps. Et d’ailleurs, la vie du paysan tourne plus autour du grappillage que de l’agriculture proprement dite (exception faite peut-être des champs de canne-à-sucre dans les plaines). De toute façon, c’est une agriculture rudimentaire, n’ayant pratiquement pas connu de progrès technique.

Analphabètes à 90%, sous-alimentés (du moins, qualitativement : menu faible en protéine et dominé par les féculents), buvant l’eau des calebasses et des « canari », café, jus, « clairin » et « mabie », les paysans d’alors sont-ils prêts à affronter des maladies comme le pian, « les fièvres » (paludisme surtout), la tuberculose et autres épidémies ? C’est sans compter la crainte du surnaturel qui vient doubler le désarroi du paysan face aux aléas des éléments naturels (climat, tremblement de terre, etc.) ? Pourtant, pour parler de sa crainte du surnaturel, celle-ci participe d’un syncrétisme entre son adoption du catholicisme et sa foi vaudou : vaudou et catholicisme ont su, en effet, trouver un modus vivendi, certes plus vaudouesque que chrétien.

Que dire de sa sociabilité ? Le paysan de la société traditionnelle épanouie, à travers les « lakous », se reserve bien des espaces de sociabilité. Loin d’être aussi isolé qu’on l'en accuse si souvent, il connaît une certaine civilisation orale. Certes, tout ceci, sur arrière-fond d’autonomie et de liberté, dans un contexte où la tenure individuelle l’a emporté sur le grand domaine. Mais, même libre et autonome, il demeure un être sociable. Et même, nous pouvons parler de son hospitalité et de sa convivialité hors du commun. En a bien témoigné José Marti, le fameux révolutionnaire cubain, après une visite dans le Nord d’Haïti, où des paysans qui ne le connaissaient même pas l’ont accueilli, aidé, sans rien demander en retour. Et chaque fois que Marti voulait payer pour un service rendu, son offre butait contre un refus catégorique de son hôte : « Non : argent non », lui répondait-on. Le Dr Léon Audain, résume bien la chose en écrivant : « Nos mœurs sont douces, quasi-enfantines : elles sont haïtiennes. »

Mais maintenant, comment situer ce paysan que nous venons d’observer par rapport à la ville et à l’État ? Quelles relations les lient ensemble ?

Par temps normal, la stabilité des structures du système de la « société traditionnelle épanouie » assure une longue durée de calme à celle-ci, exprimée par le refrain des débuts des « audiences » publiques du président Salomon : « L’ordre et la paix règnent sur toute l’étendue du territoire de la République. » Les dépressions et convulsions alternées qui subsistent depuis Acaau en 1843, correspondent moins à des débordements éruptifs venus des profondeurs qu’au rythme binaire de la vie politique haïtienne.

C’est dans ce contexte qu’on voit le paysan encadré comme à l’intérieur d’un filet. D’abord, parce qu’il ne maîtrise pas le milieu naturel, d’autant plus qu’il ne dispose que de moyens techniques rudimentaires. Ensuite, parce qu'il n’a pas physiquement accès à la ville alors que c'est là que se prennent les décisions qui le concernent. Enfin, parce que l’État, déjà extérieur au paysan, travaille contre lui, en prélevant des taxes élevées. Ajoutons à cela, l’exploitation que lui font subir les spéculateurs et les exportateurs (à l’origine de la détérioration des termes de l’échange entre le paysan et le marché englobant). Le paysan se voyant piégé, n’hésite pas à recourir à des formes de marronnage subtiles (droit informel, etc.) pour échapper à ce cercle vicieux.

Quant à l’encadrement social du paysan, il est assuré par les « grands dons », un véritable intermédiaire entre les milieux rural et urbain, mais plus proche de celui-ci que de celui-là, par son rôle politique par exemple lors des campagnes électorales. Pour l’encadrement religieux et moral, le prêtre catholique et le houngan (prêtre et guérisseur vodou) coexistent et participent d’un syncrétisme tel que tous deux, aux yeux de la paysannerie, maintiennent les masses rurales dans la crainte de Dieu, la terreur de Satan, et l’obéissance aux autorités d’ici-bas. Pour le bien qu’ils font et le mal qu’ils sont réputés pouvoir faire, ils bénéficient de l’attachement véritable de la paysannerie.

Cet encadrement total (politique, économique, social, religieux, moral et culturel) dont on vient de parler fait (ou veut faire) du paysan un être soumis, en voie d’acculturation accélérée avec l’évangélisation des campagnes, et socialement la classe la moins mobile de la société haïtienne. Mais le paysan réagit. Comment ? Il s’installe donc encore plus dans l’économie de subsistance du modèle autonome, vu le peu de stimulant qu’il a à produire dans un système qui ne lui profite pas. Sa réponse, c’est de ne pas faire d’effort. Le « kale wès », l’attachement à la tradition et donc au statu quo, l’indivision, sont autant de réactions du paysan pour combattre le système global qui veut faire de lui son esclave. Le Dr Léon Audain remarque que « pour avoir le moins possible à donner, le paysan travaille le moins possible ». Le droit coutumier est un outil efficace pour combattre le système quand ce dernier édicte des lois en défaveur du paysan. On n’a qu’à citer l’article 1 du code rural de Geffrard sur les paysans « coupables d’être à la fois sans terre et non exploitants », qui a fini par tomber en désuétude car le droit coutumier avait résisté à son imposition. Autre réponse encore des paysans, et non la moindre : l’exode rural, qui fait perdre une main-d’œuvre agricole précieuse au système, surtout pour ceux à qui cela profite.

De toute façon, la paysannerie, malgré l’exode rural, constitue un capital humain précieux pour toute perspective de développement du pays. Son endurance au travail, même sous le soleil tropical, sans que cela n’altère sa joie de vivre, est étonnante. Le contraste entre le fait que d’une part, le paysan est abandonné, rudement éprouvé, maladif et pauvre, et le fait que d’autre part, il reste accueillant, friand de plaisirs, amateur d’activités culturelles variées fait réfléchir. De plus, son aptitude, comme innée, à intégrer des « coopératives rurales » (les « konbit »), et donc son esprit d’équipe, est un atout majeur pour toute perspective de développement. Enfin, malgré sa prudence compréhensible, il reste réceptif et sait s’adapter aux techniques modernes moyennes, quand on a pris le soin de lui démontrer que c’est dans son intérêt.

On aperçoit donc un paysan quand même heureux de vivre. En ces temps-là, le milieu rural avait déjà cette réputation de milieu de l’abondance, mais en fait, plus de partages ouverts dans un contexte de convivialité que d’abondance absolue. C’est le bonheur de vivre et partager ses vivres et les produits de sa terre avec sa progéniture dans les villes.

Mais qu’en est-il de la vie en ville ? Dans les villes d’alors, c’est la vie moderne du « macc-adam », du transport qui se développe (tramway, cabriolets, etc.), c’est aussi la notion de résidence privée. Et la ville, c’est surtout Port-au-Prince, avec ses 100 000 habitants. La ville est animée par ses fonctions commerciale (Port-au-Prince est alors en pleine prospérité commerciale), administrative et politique. La ville a le monopole du « confort moderne ». Ici, c’est la notion de « reste-avec » dans les familles comme personnel domestique à leur service. Ici, c’est l’école et les lycées. Ici, c’est une élite urbaine de jeunes, additionnée de quelques ruraux promus, ayant atteint les « hauts niveaux » des classes d’humanité de l’enseignement secondaire. Dans les villes comme dans les campagnes, la méthode disciplinaire est la même : l’usage du bâton ; et dans les écoles urbaines, de la rigoise (fouet sorti tout droit des temps de l'esclavage). Ajoutons aussi à cette époque, l’existence d’un embryon d’Université à l’occidentale, avec notamment la Faculté de Médecine, la Faculté de Droit et une École des Sciences.

On voit alors apparaître une ère préindustrielle significative. Mais par manque de capitaux et d’investissement par des « étrangers à capitaux », le développement industriel, quoique significatif, restera modeste, embryonnaire. Quant aux échanges avec l’international, notons que l’exportation était accaparée par le grand commerce étranger. On a même parlé d’un « système colonial du commerce », en ce sens que « presque tous les échanges extérieurs de la République sont conduits par des marchands étrangers ». Et même le contexte social était en faveur des étrangers, dans la mesure où une certaine blancomanie existait chez les familles et chez nos jeunes femmes. On a même parlé de la prépondérance allemande à la bourse des valeurs sentimentales de la bourgeoisie haïtienne, friande de « mariages solides ».

Autre source d’enrichissement rapide après le haut commerce d’import-export et un effort industriel embryonnaire : la fonction publique à l’époque de la société traditionnelle épanouie. Même si officiellement elle est peu rétribuée, à coup de ventes de magasins de l’État, d’agiotage, de contrebande, de pots-de-vin, etc., la fonction publique est devenue, comme l’a dit le Dr Léon Audain, « la source de la plupart des grandes fortunes qu’on a observées en Haïti ».

Enfin, un mot sur les voyages internationaux qui à cette époque déjà, étaient une habitude pour la « crème de la société ». Quoi de plus original et fier pour cette élite en effet, que de pouvoir « faire pipi dans la Seine » (façon de parler, bien entendu), de visiter la France, principale destination de notre élite sociale d’alors…

Résumé pour vous par Stevens Azima.

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