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Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Agrimonde-Haïti a pour mission d'informer les internautes sur les politiques agroalimentaires, l'énergie et le développement durable ainsi que les avancés scientifiques dans ces domaines. Il vise la diffusion des informations sur l’évolution de la sécurité alimentaire et former les opinions sur la faim dans le monde et sur tous les sujets connexes. Agrimonde a aussi pour mission de mener des actions concrètes visant a éradiquer la faim.

Haïti déforestée, paysages remodelés

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1.3. LE 19ème SIÈCLE , L’EXPORTATION DE LA FORÊT

1.3.1. Le bois de l’Indépendance…et de l’occupation de la partie espagnole En 1802, au moment où le général Leclerc, à la tête des troupes napoléoniennes, débarque pour reconquérir Haïti sur les anciens esclaves insurgés, il n’est pas préoccupé que de stratégie militaire. Il est aussi soucieux de ses finances et spécule sur les besoins de la reconstruction de la colonie. Il s’empresse d’écrire à son beau-frère Napoléon Bonaparte pour solliciter la concession de l’île de La Gonâve pour l’exploitation de ses bois : « Elle me donnera 200.000 francs de rente pendant huit ans par le produit que je tirerai des bois et après elle ne me donnera plus grand chose » (Moral, 1961).

Les prix intérieurs du bois de chauffe et de construction ont en effet fortement augmenté à la fin de la colonie et le commerce des bois précieux et des bois tinctoriaux a pris un certain élan. Le Code Rural élaboré par le commissaire français Hédouville en 1798 mentionne nommément la profession de bûcheron comme étant exempte des sanctions légales contre le vagabondage et donc comme activité profitable à la prospérité de la colonie. L’article 3 du Code stipule : « Tous les citoyens étant obligés de concourir à soutenir l’État, soit par leurs services, soit par leur industrie […] ceux qui ne seront pas ouvriers travaillants, ou employés comme domestiques ; ceux qui ne seront pas employés à la coupe des bois propres à l’exportation […], devront cultiver la terre » (Mackenzie,1830).

En 1801, les exportations de campêche sont remontées à un niveau équivalent à celui d’avant les troubles, on expédie aussi 75.000 livres de gomme de gayac mais les envois d’acajou restent faibles selon les chiffres de l’Administration, autour de 5.000 pieds (Thébaud, 1967). L’intérêt accru des commerçants pour les exportations de bois est attesté par le fait que le journal « Affiches Américaines de Saint-Domingue » qui reparaît au Cap en 1802 affiche, avec les autres denrées, les cours de quatre espèces : le campêche, le bois jaune, l’acajou et le gaïac. La coupe de bois marquera l’économie aussi bien que la politique du nouveau siècle. L’activité contribue en effet à la première épargne des esclaves nouvellement libérés et facilite donc l’accès à la terre. La coupe ne détourne pas de la production vivrière, qui est réalisée dans un premier temps sur des terres en métayage ou à travers la squattérisation du Domaine national. Plutôt, elle la complémente en fournissant des revenus monétaires durant les périodes creuses de l’activité agricole. Elle sera ainsi un des instruments majeurs du processus de création d’une paysannerie indépendante.

Une dynamique similaire est observée en Jamaïque durant la période esclavagiste pour les affranchis et les « engagés » blancs (Anderson, 2012). C’est bien la raison pour laquelle une des premières mesures économiques importantes de l’empereur Dessalines sera d’interdire, dès décembre 1804, la coupe de bois pour l’exportation. Par là, il ne cherchait pas tant à préserver l’environnement qu’à assurer la relance de la production sucrière. Le déclin des productions coloniales traditionnelles s’accompagnait d’une croissance parallèle des exportations de bois. L’objectif était donc de limiter les opportunités de revenu des habitants pour les forcer au travail des plantations et ainsi fournir des revenus à l’État et aux généraux qui s’étaient accaparés le Domaine national. Cette interdiction n’étant pas respectée, Dessalines fit procéder en 1805 à l’incendie des dépôts des commerçants de campêche du Sud, mesure qui alimenta sans doute l’opposition à son régime et les complots ultérieurs. Dessalines ne peut pas cependant se permettre de tuer complètement ce commerce de bois. Il a besoin de toutes les denrées qu’il peut trouver pour attirer les commerçants d’Amérique qui lui fournissent son armement. Ce passage d’une lettre datée de 1805 et concernant les importations d’armement qui est cité par Turnier est instructif à cet égard : « Les navires l’ “America” et le “Connecticut” sont dans ce moment au Port-au-Prince où ils ont porté des recrues toujours nègres ou gens de couleur, ainsi que des munitions de guerre. Les cargaisons du premier voyage du “Connecticut” s’élevaient à 82.000 dollars, les retours ont été de 700.000 lbs. de café chargés au grenier, 9.000 lbs. de coton indépendamment des bois de campêche. Dessalines leur a resté devoir 9.000 dollars. » (Turnier, 1955).

L’assassinat de Dessalines en 1806 permettra de reprendre rapidement la coupe dans la partie sud. Sous le gouvernement de Pétion, en 1809, on exportera plus de quatre millions de livres de campêche et 42.000 pieds d’acajou. Comme sous Dessalines, Pétion tentera sans succès de limiter l’activité ou, au moins, de la taxer plus fortement. L’arrêté du 20 décembre 1808 stipule que « considérant que beaucoup de cultivateurs attachés aux habitations abandonnent la culture des terres pour faire la coupe des bois jaunes de teinture, de gayac et de campêche, ce qui devient de plus en plus nuisible », les bois cités paieront à l’exportation un impôt territorial. Dans le Royaume de Christophe au nord, où le contrôle militaire de la main d’œuvre et la politique de caporalisme agraire sont mieux assurés, les exportations de bois sont cependant divisées par dix entre 1804 et 1819 (Thébaud, 1967). Entre 1801 et 1818, date pour laquelle nous possédons les premières séries nationales complètes de chiffres, ce sont surtout les exportations d’acajou qui ont progressé. Il convient de signaler toutefois que les chiffres officiels ne fournissent que des indications de tendances car, plus encore que durant la période coloniale, la contrebande avec les navires anglais ou américains est active sur toutes les côtes. Selon les relevés douaniers, les envois d’acajou haïtien atteignent près de 130.000 pieds en 1818, mon- tent ensuite à 141.000 l’année suivante pour décliner à 55.000 pieds en 1821.

Les exportations de campêche connaissent de fortes variations. Elles se maintiennent autour de 7 millions de livres en 1818, elles tombent ensuite entre 1819 et 1821 autour de 2 à 3 millions de livres annuellement. Les exportations de bois sont diversifiées au 19ème siècle. On expédie du bois jaune (Chlorophora tinctoria, fustet), ou « fustic » en anglais et « mora » dans la partie espagnole, qui permet d’obtenir les teintes de jaune ainsi que la couleur « khaki » dans l’industrie des colorants. Même les racines de cet arbre sont exploitées certaines années. À celui-ci s’ajoutera encore le brésillet, autre plante tinctoriale, appelé aussi en Haïti « watapana », « dividivi » ou encore « bois du Brésil » dans la liste des exportations. On relève également des exportations de bois de lance (Oxandra lanceolata). Les peuplements de ce bois ne sont épargnés que parce qu’il est trop lourd pour être flotté dans les rivières jusqu’aux ports d’embarcation et que le transport terrestre est souvent trop coûteux, sinon « des millions de tiges de bois de lance pourraient être exportées de ce pays » relève un observateur anglais en 1840 (Candler, 1842). Le bois de lance, bois droit et dur mais souple, est recherché pour la fabrication d’essieux pour les trains de carosses et de charrettes. Le bois de gayac, d’une rare densité et de croissance très lente, apparaît dans les exportations dès 1800. Il est particulièrement apprécié dans la construction navale pour sa dureté et ses propriétés autolubrifiantes, importantes pour la fabrication de poulies et, plus tard, de roulements à bille pour les axes d’hélices de bateaux. Il semble qu’une loi ait été promulguée vers 1830 pour limiter l’exportation des bois nécessaires aux besoins de la construction navale nationale, touchant probablement le gaïac et le cèdre, mais elle a rarement été appliquée.

L’exploitation des arbres à des fins médicinales se développe. La « casse médicinale » (Cassia grandis et C. fistula, « Baton kas » et « Kas dou »), à usage purgatif et anti-fongique, commence à être exportée. On exporte aussi dès le début du 19ème siècle des quantités significatives de « gomme de gayac », résine de l’arbre utilisée à des fins médicales. Entre 1822 et 1824, au total près de 100.000 lbs. de gomme seront expédiées. Le Tableau 1 de la page suivante, définissant les droits perçus à l’exportation, illustre la diversité des produits forestiers exportés déjà vers 1815. Sur 17 produits cités, 5 sont des bois ou sous-produits. Le type de bois exporté varie selon la période et la région. L’analyse des données d’exportation par port entre 1810 et 1822, avant l’annexion de la partie espagnole, fournit des indications sur les dominantes régionales à cette époque. L’acajou est important dans le Sud-Est et environ les deux tiers des exportations officielles passent par le port de Jacmel. Le Nord n’en fournit presque pas à l’époque. Les exportations de campêche sont le fait principalement de Port-au-Prince et des Cayes. La ville des Cayes est aussi le premier port d’expédition pour le gayac et le bois jaune, à partir des coupes effectuées dans les plaines sèches d’Aquin (où l’on retrouve encore aujourd’hui de beaux spécimens de gaïac) et de la côte ouest. L’annexion de la partie espagnole qui intervient sous le président Boyer en 1822 marque un tournant dans les exportations de bois. Elle trouve ses fondements à la fois dans la nécessité de prévenir la recon- quête par les Français à travers le territoire voisin, dans le besoin de satisfaire les appétits pour la terre des militaires et hauts fonctionnaires et aussi dans la nécessité d’augmenter les revenus de la République. Elle permet d’accroître de manière spectaculaire les exportations de bois haïtiennes. Ceci malgré les premières dispositions établies pour limiter cette activité et appliquer les prescriptions du Code Rural de 1826 visant la relance du système des plantations. Les exportations annuelles d’acajou qui se situaient autour de 100.000 pieds avant l’unification de l’île se chiffrent sur la période 1825-1840 entre 3 et 6 millions de pieds. Le campêche passe le cap des 25 millions de livres (11.000 tonnes) en 1839. Sur le plan des productions exportables à l’époque, la partie voisine se divise schématiquement en trois régions : le tabac au nord, l’élevage à l’est et le bois, acajou surtout, au sud (Moya Pons, 1976). Boyer cherchera à mettre à profit ces ressources de la partie Est lorsqu’il deviendra évident que les dispositions du Code Rural ne peuvent être enforcées et qu’elles ne font qu’encourager la contrebande du bois. Il a d’autre part un besoin urgent de revenus pour faire face au paiement de la « Dette de l’Indépendance » négociée avec la France. En 1835, écrit Madiou, « ayant à s’acquitter de ses obligations envers la France, le gouvernement ne négligeait aucune de ses sources de revenus.

Dans la partie de l’Est, la coupe du bois d’acajou pouvait lui fournir des valeurs et il avait contracté avec de nombreux citoyens qui s’étaient obligés à les exploiter sur les terres de l’Etat et à verser annuellement au Trésor Public des sommes plus ou moins considérables selon l’importance des coupes » (Madiou, 1848). Des mesures similaires sont prises dans l’autre partie du pays. Des contrats sont offerts pour la coupe du bois sur les îles adjacentes de La Tortue et, encore une fois, de La Gonâve. Dès 1828, Boyer avait fait évacuer de force tous les occupants et détruire les habitations dans ces deux îles ainsi qu’aux îles Cayemites, sous prétexte qu’ils s’adonnaient à la contrebande (Madiou, 1848). En 1835, il enlève aux bâtiments étrangers le droit d’aller s’approvisionner en bois d’acajou en dehors des ports spécifiés. Par ailleurs, en 1836, Boyer fait fermer cinq ports ouverts au commerce extérieur quatre ans auparavant : Aquin, Anse à Veau, Miragoâne, Saint Marc et Port-de-Paix. Cette mesure est prise pour freiner la contrebande, dont celle du bois de campêche, qui limite les rentrées de l’État. Tout comme pour l’expérience de Dessalines dans le contrôle du commerce du bois trente ans auparavant, cette loi de 1836 stimulera la participation active de certains de ces bourgs dans la rébellion contre Boyer dans les années qui suivront. Madiou note que la loi « produisit un grave mécontentement dans les quartiers où ils étaient situés. L’opposition qui, quoique vaincue, n’était pas terrassée, en profita largement pour recruter dans les rangs des négociants, marchands en détail, spéculateurs en denrées dont les intérêts particuliers avaient été lésés par cette mesure pourtant d’intérêt général » (Madiou, 1848). Malgré la sécession de la partie de l’Est de l’île en 1844, qui représente près des deux tiers du territoire, les exportations de bois poursuivent leur progression dans la partie haïtienne. En 1846, dans une période de crise économique aigüe sous le gouvernement Riché, l’ampleur du déficit budgétaire fait que l’État haïtien doit opérer des coupes sombres dans les effectifs de l’armée et les salaires des fonctionnaires publics. Le paiement de l’annuité de la dette envers la France est encore une fois impossible. Le gouvernement cherchera à compenser la perte des ressources forestières de la partie voisine par une « Loi sur les bois et les forêts » qui vise à relancer l’exploitation du bois, et de l’acajou particulièrement, dans la partie ouest de l’île. L’énoncé de la loi reproduit à la page précédente est clair et, cette année-là, avec 8 millions de pieds les exportations d’acajou de la seule partie haïtienne dépasseront les volumes de l’île entière quel- ques années plus tôt. La population d’Haïti en 1840 se situe autour de 800.000 habitants selon les différentes estimations. La main d’œuvre disponible pour la coupe progresse donc fortement, tout comme les besoins en numéraire des paysans pour acquérir les terres attribuées par l’état aux grands propriétaires fonciers mais que ceux-ci se voient forcés à mettre en vente, faute de pouvoir les mettre en valeur. La demande européenne et américaine de bois s’accroît.

La mise en service des premiers transports à vapeur vers les ports haïtiens à partir de 1850 va aussi permettre d’abaisser les coûts de transport et d’augmenter significativement les envois de bois. Écorce de manglier, employée dans le tannage du cuir, préparée pour l’exportation (Livre Bleu d’Haïti, 1921) Durant la deuxième moitié du 19ème siècle, si en termes monétaires le bois n’est pas le principal produit d’exportation d’Haïti, le café demeurant dominant, il est par contre celui dont la croissance est la plus forte. En plus de ceux cités précédemment, d’autres bois apparaissent dans la liste des exportations à partir de 1870. On enregistre par exemple entre 1900 et 1910, entre 250 et 650 tonnes d’exportations annuelles de cèdre (Cedrela odorata), espèce des zones d’altitude plus élevées. Ce bois vient en grande partie des hauteurs de Port-de-Paix. Une centaine de tonnes de bois blanc apparaissent dans les relevés douaniers de 1906 et 1907 (Hilaire, 1995; Department of Commerce and Labor, 1908). On exporte du gris-gris (Bucida buceras) des zones sèches, du latanier et même du bayahonde (Prosopis juliflora) des Cayes (Bureau of American Republics, 1892), du tendre à caillou de Bainet. De l’écorce de manglier est aussi expédiée pour le tannage des cuirs. Au total, une dizaine d’espèces sont exportées à différentes périodes ainsi que des produits dérivés (extraits de racines de campêche, gomme de gaïac).

Le bois occupera certaines années la deuxième place dans l’ensemble du commerce extérieur. Une fois les premières négociations sur la Dette de l’Indépendance conclues, sur une période de 50 ans, il représente entre 15 et 35% de la valeur des exportations vers la France comme l’indiquent les recherches de Benoît Joachim sur les relations commerciales entre les deux pays au 19ème siècle. (A suivre)

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