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Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Agrimonde-Haïti a pour mission d'informer les internautes sur les politiques agroalimentaires, l'énergie et le développement durable ainsi que les avancés scientifiques dans ces domaines. Il vise la diffusion des informations sur l’évolution de la sécurité alimentaire et former les opinions sur la faim dans le monde et sur tous les sujets connexes. Agrimonde a aussi pour mission de mener des actions concrètes visant a éradiquer la faim.

Note économique: Filière rizicole haïtienne

Nous pouvons donc s’attendre à une grande vulnérabilité à court terme des consommateurs haïtiens face à une éventuelle nouvelle crise rizicole, qui sera accentuée par la sensibilité du marché haïtien au taux de change. Même si la production en zone rurale n’est pas encore assez importante pour pallier une éventuelle crise mondiale, les populations rurales sont susceptibles d’être moins affectées.

Introduction

En 2008, des émeutes de la faim ont été enregistrées en Haïti. La qualification imagée de cette crise alimentaire sous le nom de « faim clorox » dans l’imaginaire haïtien en illustre bien l’ampleur. L’accès à du riz moins cher était alors au centre des revendications. La possibilité de nouvelles émeutes de ce genre dans ce pays est envisagée par nombre d’observateurs (Mesly, 2011). La crise alimentaire haïtienne de 2008 est d’ailleurs fortement liée à un phénomène plus large : la crise rizicole mondiale de 2008 (Janin, 2009). Or, certains auteurs (Lançon & del Villar, 2009) s’accordent pour voir en cette crise une transition du marché mondial du riz vers une plus grande instabilité. Haïti, avec une consommation alimentaire de base où le du riz occupe une place majeure et une disponibilité en riz dépendant à 80% des importations dont 95% vient des États-Unis, serait par conséquent particulièrement vulnérable face à une nouvelle crise rizicole (LE GROUPE, 2012; Mesly, 2011). Une des explications de la faiblesse de la production rizicole haïtienne, qui en 1980 s’alignait pourtant avec la consommation nationale de riz, est l’ouverture commerciale drastique qu’a connue la filière depuis les années 80 (Furche, 2013). Ainsi, les taux de taxe à l’importation du riz américain passaient de 35% à 3% en 1994.
Toutefois, parallèlement à cette libéralisation considérable du marché, on a vu l’État haïtien réaliser des investissements relativement importants dans la production nationale de riz afin de la promouvoir. Quelques analystes enregistrent même des signaux confirmant une tendance à la hausse de la production depuis 2007 (LE GROUPE, 2012). Ces éléments, parfois contradictoires, rendent encore plus pertinente la question de l’évolution future de la filière dans un contexte où une nouvelle crise globale est probable, voire imminente. Cette imminence probable d’une nouvelle crise impose par ailleurs de prévoir cette évolution sur deux horizons : à court terme, puis à long terme. Dans la présente note, nous mobilisons dans un premier temps, de façon sommaire, la nouvelle microéconomie (théorie néoclassique, théorie des contrats et théorie des jeux) pour brosser une analyse économique de l’évolution passée et de la situation actuelle de la filière. Par la suite, nous appliquons le même cadre théorique, que nous nuançons à l’occasion en en soulignant les limites, pour tenter de prévoir à court terme et à long terme l’évolution de la filière rizicole en Haïti.

La filière riz en Haïti : entre chocs et changements de paradigme

En 2014, la disponibilité alimentaire en riz (décortiqué) en Haïti est formée de la production nationale de riz à hauteur de 20% et des importations, majoritairement commerciales à hauteur de 80% (CNSA, 2010). Mais la prévalence des importations commerciales n’a pas toujours été aussi élevée. Elle s’explique principalement par le passage de l’Etat à un paradigme néolibéral dans l’esprit des mesures d’ajustements structurels (Lamauthe-Brisson, 2013), manifeste notamment à travers les deux chocs majeurs qu’a connus le marché du riz en Haïti en 1989 et 1994 où les tarifs douaniers à l’importation sont passés respectivement de 50% à 35% puis à 3% (Baptiste, 2005; Mesly, 2011). Les États-Unis sont les principaux bénéficiaires de cette ouverture commerciale. Haïti se classait sur la période 1997-2002 (Baptiste, 2005) comme premier importateur de riz américain en termes de volume de riz américain importé per capita et le riz américain représente 85 à 95% des importations de riz. Parallèlement la production nationale de riz a considérablement décliné avec l’ouverture du marché (Baptiste, 2005), mais elle semble connaitre une croissance significative depuis 2007 (LE GROUPE, 2012). Quant à la consommation elle a suivi l’explosion des importations (Figure 1), traduisant un véritable changement dans les habitudes alimentaires des Haïtiens. Il est intéressant de constater également que sur la période 1995-2010 les producteurs américains de l’Arkansas d’où provient une bonne partie du riz exporté vers Haïti, ont reçu pas moins de 500 millions de dollars US faisant du riz l’un des produits agricoles américains les plus subventionnés (Furche, 2013).
Le paradigme encore dominant (Gérard & GREEN, 2013) de la libéralisation des marchés accorde une place importante à la notion de concurrence qui participerait de la recherche d’un optimum de Pareto. Si la théorie néoclassique légitimise la recherche de cet équilibre où le bénéfice marginal social est égal au coût marginal social, elle suppose des conditions dites de concurrence pure et parfaite qui ont peu à voir avec la notion courante de concurrence basée sur la rivalité. En effet, il est difficile de soutenir par la théorie, qui suppose l’homogénéité des produits et l’information parfaite, le recours à des stratégies comme la différenciation des produits et la publicité qui relèvent pourtant de la conception courante de la concurrence. Cette distinction étant soulignée, il faut ajouter que les marchés agricoles réunissent rarement les hypothèses de la théorie néoclassique.
Même en supposant ces conditions vraies dans le cas haïtien, si la libéralisation a permis aux consommateurs haïtiens d’augmenter leur bénéfice marginal privé en ayant accès à du riz moins cher, elle n’a pas nécessairement permis une amélioration du bien-être social. En effet, la politique libérale en Haïti a généré des externalités négatives, notamment de consommation, sur les riziculteurs haïtiens dont le revenu dépend des choix de consommation. Le riz importé est donc sous-payé par les consommateurs, principalement urbains, car son prix n’inclut pas les dommages causés aux riziculteurs moins compétitifs2 des zones rurales, considérablement plus pauvres que les villes (CNSA, 2010). De même, l’offre de riz importé se fait à un prix (supposé égal au coût marginal privé3) inférieur au coût marginal social. Ces externalités invalident le rôle central du prix et conduisent à des inefficiences qui n’existeraient pas en situation Pareto-optimale. L’évaluation de ces externalités est cependant difficile car elles naissent d’une définition floue des droits de propriété (Coase, 1960), notamment sur l’accès relatif des offreurs au marché dans le cas haïtien. Toutefois, les progrès en économie expérimentale pourraient apporter des réponses intéressantes à ce problème d’évaluation et de prise en compte des externalités (Denant-Boèmont & Raux, 1998).

Dans la suite, nous analysons les possibilités d’évolution de la filière rizicole haïtienne en supposant qu’une plus grande part de la production rizicole nationale dans la disponibilité alimentaire est une situation souhaitable, compte tenu de l’instabilité du marché rizicole mondial (Lançon & del Villar, 2009) et la prévalence de l’extrême pauvreté en Haïti (CNSA, 2010). De plus, l’agriculture familiale est connue pour sa résistance face aux grandes crises : cette résistance s’explique entre autres par la possibilité de ne pasrémunérer les coûts en temps de crise (abaissement du point de fermeture), l’existence de coûts fixes irrécupérables et les difficultés pour l’agriculteur de changer de métier (spécificité de l’actif humain). Nos projections à court terme soulignent la vulnérabilité à court terme des consommateurs face à une éventuelle crise rizicole mondiale à laquelle l’offre nationale ne sera pas une alternative. Mais les récentes évolutions à la hausse de la production nationale et l’évolution probable des coûts de transaction –dont l’importance dans la filière sera explicitée- sont des facteurs qui pourraient réduire cette vulnérabilité à long terme.

Perspectives à court terme : la crise annoncée

La dépendance alimentaire d’Haïti, qu’on a évoquée plus haut, la rendent particulièrement vulnérable aux fluctuations des prix alimentaires sur le marché mondial. Cette dépendance est surtout marquée pour le riz qui constitue un aliment de base depuis l’ouverture du marché et dont la consommation connait une croissance annuelle d’environ 5% depuis quelques années (LE GROUPE, 2012). Même si l’essentiel du riz consommé provient des États-Unis, l’interconnexion des marchés mondiaux (Helbing & Kirman, 2013) peuvent affecter le marché haïtien du riz. Ainsi, il a été observé en 2008 un alignement de la croissance des prix américains avec celle des prix mondiaux, ce qui s’est traduit par des « émeutes de la fin » en Haïti. Or, les stratégies de réduction de production ou d’exportations de certains grands exportateurs de riz comme l’Indonésie en vue de maintenir les prix élevés couplées à des problèmes structurels que connait la production mondiale de riz menacent de conduire à une nouvelle crise. On peut s’étonner avec (Mesly, 2011) qu’une nouvelle crise ne se soit déjà produite en Haïti, les prix observés en 2011 étant nettement supérieurs à ceux qui avaient conduit aux émeutes de la faim de 2008.
Plus précisément, sur le plan international les perspectives pour 2015 font état d’un recul de la production suite à la révision à la baisse de la production mondiale en raison des conditions climatiques défavorables. En effet, selon les nouvelles prévisions de la FAO, la production mondiale de riz paddy devrait s’élever à 742,6 millions de tonnes en 2015 (493,0 millions de tonnes, équivalent usiné), soit 6,5 millions de tonnes de moins que prévu en juillet. Si ce niveau venait à se confirmer, la production mondiale de riz serait inférieure de 2,6 millions de tonnes (0,4 pour cent) au résultat déjà médiocre de 2014, ce qui signifierait une deuxième année de croissance atone ou négative (FAO, 2015). Cette situation est de loin moins menaçante pour Haïti car, la production nationale et le niveau d’importation actuelle permettra de bien amortir les effets d’une probable crise. De plus, s’inspirant des émeutes de 2008, les autorités ont mis en place une structure de stabilisation de prix en diversifiant leur source d’approvisionnement. Cette structure a procédé à l’importation de riz du Vietnam pour créer un certain équilibre ou un effet tampon principalement par rapport au riz importé des États-Unis d’Amérique.
Nous soulignons dans la suite la vulnérabilité à court terme de la filière en analysant sa sensibilité à l’évolution à la hausse du taux de change Gourdes/USD, l’impact du séisme de 2010 et la rigidité à court terme de l’offre locale de riz.

Taux de change et crise: une course contre la montre

Le taux de change subit des variations continuelles marquées par la dépréciation de la valeur de la gourde par rapport au dollar américain (Figure 2). La substitution du dollar à la gourde traduit déjà une dollarisation partielle de l'économie haïtienne. Par exemple, de 2013 à 2015, le taux de change est passé d’environ 42 G pour 1 USD à près de 60 G à la fin de 2015, soit une dépréciation de plus de 40% en seulement deux ans. La dégradation de la situation économique combinée à l’épuisement des réserves de liquidité internationale ont fait perdre sa valeur à la gourde haïtienne (Péan, 2013). Cette dépréciation parait logique étant donné la balance commerciale déficitaire du pays et considérant que les importations de riz (américain surtout) représentent à elles seules 34% des importations alimentaires et une facture d’au moins 200 millions de dollars par année pour le pays (LE GROUPE, 2012). Haïti exporte peu (citons notamment la mangue, le cacao, la banane, les huiles essentielles) et importe beaucoup. Les principales sources de devises étrangères du pays, sont les transferts d’argent de la diaspora qui totalisent pas moins de 1,5 milliard de dollars par année et les flux d’aide internationale d’environ 3,8 milliards de dollars par année (Furche, 2013). L’évolution à la hausse du taux de change ne semble pas être près de s’inverser tant que le pays restera un grand importateur net.

La dépréciation de la gourde haïtienne peut être retenue comme l'une des principales causes de la hausse des prix du riz, national ou importé4, sur le marché haïtien. Un cercle vicieux peut alors se créer: la croissance du taux de change fait augmenter les prix du riz importé dont la consommation est quasi-incompressible (du moins dans les villes, quitte à mendier quand on ne peut bénéficier de l’assistance alimentaire), ce qui fait augmenter à court terme les flux sortants de devises dont l’effet est d’alimenter la hausse du taux de change.

Les effets socio-économiques du séisme de 2010

Les problèmes socio-économiques n’ont pas commencé en 2010. Par contre, le séisme du 12 janvier 2010 qui a fait au moins 200 000 morts a mis en évidence la vulnérabilité socio-économique du pays à partir de cette date. Les populations du département de l’ouest en particulier, sont sévèrement exposées à une insécurité alimentaire sévère alors qu’aucune des autres régions du pays ne peuvent venir en aide aux sinistrés de la région métropolitaine. Certes, les infrastructures agricoles rurales, les systèmes d’irrigation, la production n’ont pas subi le moindre dommage. Mais le milieu rural est quand même touché par le fait qu’une bonne partie de la population de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince désertant la capitale est allée se réfugier en province, selon le constat de la Coordination nationale pour la sécurité alimentaire (CNSA, 2010) annonçant que les méfaits de cette migration seront ressentis plus tard.
Il apparait de ce survol rapide et non exhaustif des impacts du séisme qu’à court terme la population métropolitaine affectée directement par le séisme, mais également celles en milieu rural affectées par la migration massive de sinistrés présenteront une grande vulnérabilité à toute éventuelle crise. Le séisme aura donc contribué à fragiliser encore plus ces populations déjà vulnérables.

Production nationale : une croissance trop lente et tardive

La production nationale connait une croissance significative depuis quelques années alors que les importations semblent stagner ou croître légèrement (Furche, 2013; LE GROUPE, 2012). Au moins deux raisons expliquent cette tendance. La forte croissance qu’ont connue les importations de riz américains vers Haïti, notamment depuis 1995, s’explique facilement par la baisse drastique à 3% des contingents tarifaires à l’importation. L’explosion conséquente des importations ne pouvait toutefois continuer indéfiniment, car l’effet de substitution des autres produits par le riz était limité par leur élasticité croisée et la rigidité connue de la demande alimentaire. Par exemple, l’élasticité croisée du maïs et du riz est positive5, ce qui montre qu’ils sont substituables dans une certaine mesure : une augmentation du prix du maïs de 10% conduit à une augmentation de 33% de la demande de riz (Letang, 2007). Une autre raison de ce ralentissement des importations pourrait être la tendance à la baisse du taux de croissance de la population depuis la dernière décennie, les variations de la demande étant aussi fonction de ce paramètre. Toutefois, cette croissance apparait trop lente à court terme pour pouvoir parler de substitution à l’importation. Un potentiel de croissance considérable existe, comme on le montrera plus loin, mais à court terme la disponibilité alimentaire restera fortement dépendante des importations alimentaires. La survenue d’une nouvelle crise rizicole ne manquera donc pas d’affecter la population. Il faut souligner toutefois, que ce sont les populations urbaines qui risquent d’être les plus affectées, notamment celle de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. En effet, la libéralisation du marché du riz semble surtout avoir profité à Port-au-Prince et aux autres villes. Il importe d’évoquer que le prix du riz national dans les milieux ruraux proches des grands bastions de production du riz en Haïti (Artibonite, Torbeck, Nord) est à certains moments plus faible que le prix du riz importé, moins présent dans les zones rurales. La figure 3 illustre ce point et permet d’expliquer pourquoi on ne retrouve le riz importé (ici les marques Tchako et Bull) dans plusieurs milieux ruraux qu’aux moments de l’année où il est moins cher que le riz national (ici, TCS, la Crête, Sheila, exception faite pour cette dernière variété locale qui est perçu comme un riz de luxe). De plus, en milieu rural, on substitue plus facilement d’autres produits vivriers (racines, tubercules) et céréales (maïs, sorgho) au riz.

Nous pouvons donc s’attendre à une grande vulnérabilité à court terme des consommateurs haïtiens face à une éventuelle nouvelle crise rizicole, qui sera accentuée par la sensibilité du marché haïtien au taux de change. Même si la production en zone rurale n’est pas encore assez importante pour pallier une éventuelle crise mondiale, les populations rurales sont susceptibles d’être moins affectées.

Perspectives à long terme : entre résilience et revirement

Les mécanismes de politique agricole de la république d’Haïti pour la filière rizicole bien qu’ils soient contradictoires (libéralisation d’une part et investissement public dans la filière locale d’autre part) apparaissent prometteurs à long terme. Alors que le taux de croissance de la population haïtienne affiche une tendance à la baisse soit une variation de 2.35 % en 1983 à 1.39 % en 2014 (Perspectives, 2015), la production nationale du riz maintient une certaine tendance à la hausse depuis après les émeutes de 2008. Les autorités ayant sans doute tiré des leçons sur les causes des émeutes de 2008 ont déployé beaucoup plus d’efforts au cours des dernières années (nettoyage de dizaines de kilomètres de canaux, augmentation du parc des tracteurs) qui ont permis une amélioration sensible de la distribution de l’eau et une augmentation des rendements.
Le rendement à l’hectare est ainsi passé de 1.8 tonnes à l’hectare à 2.4 tonnes à l’hectare à partir 2009. En effet, les études ont montré une évolution de l’offre locale passant de 78000 tonnes métriques en 2007 à 86000 tonnes métriques 2011 (LE GROUPE, 2012). Un rapport de l’USDA de novembre 2013 a noté une légère relance de la production de riz en Haïti, chiffrée à 92 300 tonnes métriques (CTA, 2014). L’organisme de développement de la Vallée de l’Artibonite (ODVA) estime que les potentialités de rendements peuvent atteindre plus de 5 tonnes à l’hectare si les politiques agricoles s’orientent toujours vers une intervention au niveau de la préparation de sol, des semences améliorées, des engrais chimiques ou organiques, des canaux d’irrigation et la récolte automatisée (AlterPresse, 2014). En effet, certaines expériences sous ces conditions avec l’appui notamment de la mission taïwanaise à Torbeck et les interventions du PIA dans la vallée de l’Artibonite ont donné des rendements compris entre 4.5 à 5 tonnes à l’hectare selon les variétés (LE GROUPE, 2012). Si ces conditions sont généralisées sur les superficies officiellement reconnues à potentialité rizicole du pays soit 62 000 ha on pourrait produire plus de 300 000 TM au lieu de 92300 TM par an ce qui diminuerait ainsi l’importation de plus de de 54% par un effet de substitution de la production nationale aux importations.
La diminution de l’importation par des mesures institutionnelles pourrait exposer brutalement les consommateurs urbains à des prix trop élevés. Mais leur substitution progressive par le riz local pourrait ne pas poser ce problème, le prix du riz local pouvant évoluer à la baisse à mesure que la production augmente en raison de possibles économies d’échelle. De plus, cette substitution des importations par la production nationale ferait baisser le déficit de la balance commerciale. En 2014, Haïti affiche une balance commerciale négative de plus de 3 milliards de dollars américain soit -3 104 699 170 $US selon les données de la banque Mondiale (2014). Haïti est un pays qui importe beaucoup et exporte peu. Chaque année il importe seulement en riz environ 200 millions de dollars US. La course aux devises étrangères pour effectuer les importations exerce une forte pression sur le dollar qui renchérit continuellement le taux de change comme indiqué sur la figure 6 et alimente ainsi la tendance à la hausse des prix du riz importé.
Même si le prix du riz local restait plus élevé que le prix du riz importé qu’il substitue, l’amélioration du pouvoir d’achat qui résulterait de la réduction du déficit de la balance commerciale pourrait compenser cet écart de prix du riz local. Enfin, pourvu que le pouvoir d’achat du consommateur augmente comme prévu dans ce scénario, des variables comme le patriotisme et le goût (Dupraz, Awono, & Vermersch, 2008) qui, dans le cas d’Haïti semblent porter les consommateurs à préférer le riz local, pourraient permettre l’existence de cet écart. Toutefois, nous pensons, pour les raisons susmentionnées, que le prix du riz local s’alignerait avec celui du riz importé encore présent après la substitution potentielle de 54% évoquée.

En amont de la production locale, on note la subvention des intrants et la fourniture de services techniques par le gouvernement dans l’objectif d’exploiter les potentialités de rendement susmentionnées. Ensuite, les efforts en aval (investissement dans les moulins à haute capacité et de haute qualité6, organiser la distribution) et en amont (dynamiser les organisations de producteurs) qui sont réalisés pour améliorer les performances de cette filière surtout au niveau de la gestion de la qualité et de la réduction des coûts de transaction couplée avec différentes campagnes de promotion des produits locaux soutiennent une probable réussite à long terme de cette politique agricole. Ces actions visant à augmenter la compétitivité des producteurs locaux vis-à-vis des importateurs auront probablement des impacts positifs.
Les consommateurs haïtiens semblent comprendre l’importance de consommer les produits locaux et semblent apprécier le riz local. Ces derniers sont prêts à payer pour le riz local, certaines variétés de riz (Sheila) sont considérées comme des biens de luxe et sont consommées uniquement le dimanche en milieu urbain. Le fait que le marché pour ces variétés locales à prix relativement élevé n’ait pas disparu avec la libéralisation du marché laisse penser qu’ils ne sont pas perçus comme homogènes avec le riz importé. A prix égal ou comparables, les consommateurs préféraient le riz local. Une étude expérimentale d’élicitation de valeur que les consommateurs sont prêts à payer pour le riz local pourrait mieux appuyer ces points, le faible pouvoir d’achat de la population haïtienne actuellement masquant probablement leurs préférences réelles. D’ailleurs, en milieu rural où se fait la production du riz, les consommateurs préfèrent le riz local sauf en période de soudure. Le riz importé ne se vend dans les zones rurales que lorsque les prix du riz local sont à leur maximum, donc au-delà des 26 G (LE GROUPE, 2012).
Généralement, même si le prix du riz local semble suivre la loi de l’offre et de la demande, certains facteurs sont très déterminants dans la fixation des prix du riz aux producteurs et sur les marchés des zones de production. Citons : l’asymétrie d’information sur les prix dans les villes, les besoins urgent de trésorerie des producteurs, leur dépendance vis-à-vis des commerçants pour les prêts consentis, leur faible capacité de stockage, possibilité de hold up et d’aléa moral des acteurs en aval compte tenu de la dépendance des producteurs par rapport aux ateliers de décorticage et des moyens de transports limités. Cependant, il est à noter que le principal facteur qui augmente le prix du riz local aux consommateurs est le transport, donc les efforts visant à résoudre les coûts de transaction ajoutés aux investissements dans les infrastructures routières y compris des routes agricoles portent à croire que le prix du riz national va être à moyen et long terme compétitif. En effet, un simple calcul à partir des données de LE GROUPE (2012) fait ressortir que les producteurs captent des marges inférieures à 15% du prix de vente final du riz local dans les villes, tout le reste étant capté par les intermédiaires. Ceci laisse voir des possibilités de gain d’efficience par l’amélioration de la gouvernance de la filière. Or une diminution à long terme des coûts de transaction, soit à cause des interventions de l’Etat (telles que routes, infrastructures rurales, diffusion de certaines technologies) soit à cause d’une organisation plus efficiente de la filière (organisations de producteurs, mutualisation de certaines ressources des femmes commerçantes), semble en cours et pourrait à long terme permettre de meilleurs aux producteurs et de meilleurs prix aux consommateurs.
Des campagnes sont en train d’être menées pour le changement des habitudes alimentaires avec des programmes comme manman doudou et Ganmel7. Couplés avec les investissements en infrastructures routières en particulier la construction, en cours, du réseau routier de la Grand ’anse (grand producteurs de vivriers du pays), ils vont faciliter la commercialisation et la distribution des vivres qui pourraient se substituer à la consommation de riz dans une certaine mesure. Ces vivres gaspillent parfois du fait de l’enclavement de leurs zones de production. Au fur et à mesure de l’implémentation de ces initiatives on constate parallèlement, dès maintenant, une stagnation de l’importation du riz au cours des 5 dernières années (Furche, 2013) alors même que la consommation n’a cessé de croître.

Cependant, on gardera à l’esprit qu’il est rare qu’un changement de régime politique ne change pas l’orientation des politiques agricoles en Haïti. Si les soutiens fournis par l’état (intensification de l’assistance technique, la subvention de l’engrais, la dératisation, la disponibilité de semences améliorées, l’accès à des moulins modernes, la vulgarisation du Système de Riziculture Intensive) et si les progrès au niveau de l’amélioration de la qualité par l’amélioration de la gouvernance de la filière dans toutes les zones de production sont maintenus on peut s’attendre à moyen terme à un alignement du prix du riz local au prix du riz importé. A la longue, on prévoit observer une baisse de l’importation à mesure que la production augmente. En effet, avec la part de marché que gagneraient les producteurs locaux et l’augmentation de leur production, ils seraient en mesure de réaliser des économies d’échelles. De plus, en s’organisant, ils pourraient constituer un contre-pouvoir par rapport à l’oligopole des importateurs.

Conclusion
Les informations acquises jusqu’à présent dessinent une diminution de l’offre du riz sur le marché international qui pourrait faire baisser le niveau de l’importation et faire évoluer sensiblement le prix à la hausse. Cette évolution porte à réfléchir sur la crise de 2008. Si cette crise est réalisée à court terme, Haïti serait très vulnérable surtout pour les populations urbaines. Cependant, vu le maintien de la croissance de la production locale on pourrait s’attendre à un faible impact sur les populations rurales. A long terme, si les politiques agricoles en application jusqu’à date se maintiennent on peut s’attendre qu’une crise rizicole affecterait très peu la population haïtienne bien entendu admettant aussi que les autres productions maintiennent également une croissance.

Références
Baptiste, B. J. (2005). 11th EADI General Conference.
CNSA. (2010). Etude de l’impact potentiel de l’instabilité des prix internationaux sur les marchés haïtiens.
Coase, R. H. (1960). Problem of social cost, the. JL & econ., 3, 1.
Denant-Boèmont, L., & Raux, C. (1998). Vers un renouveau des méthodes du calcul économique public. Metropolis NI06-107, Evaluer et decider dans les transports, 31-38.
Dupraz, C. L., Awono, C., & Vermersch, D. (2008). Application de la théorie de Lancaster à la consommation de poulet de chair au Cameroun. Revue d’Etudes en Agriculture et Environnement Review of Agricultural and Environmental Studies, 79.
Furche, C. (2013). The Rice Value Chain in Haiti. Research Backgrounder. Oxfam America, Boston.
Gérard, F., & GREEN, C. (2013). Commerce international et sécurité alimentaire. Communication à l’Académie d’Agriculture: échanges agroalimentaires internationaux.
Helbing, D., & Kirman, A. (2013). Rethinking economics using complexity theory. real-world economics review, issue(64).
Janin, P. (2009). Crise alimentaire mondiale. Désordres et débats.
Lançon, F., & del Villar, P. M. (2009). La flambée des prix mondiaux du riz: crise conjoncturelle ou mutation durable?
LE GROUPE, C. (2012). HAITI: ETUDE DE LA FILIERE RIZ.
Letang, G. (2007). Effets de la Dépréciation de la Gourde par rapport au Dollar Américain
sur les Prix des Produits Alimentaires Distribués sur le Marché Haïtien
Cas du Riz, Maïs, Poulet et Haricot sec. Mémoire de fin d'études (Université d'Etat d'Haïti).
Mesly, N. (2011). Haïti L'esclave noir du riz blanc. L'Actualité [Cédérom], 36 (8).
Péan, L. (2013). Monnaie, économie et pouvoir en Haïti (quatrième partie). Alterpresse.

 

 

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