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Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Politiques agroalimentaires et la faim dans le monde

Agrimonde-Haïti a pour mission d'informer les internautes sur les politiques agroalimentaires, l'énergie et le développement durable ainsi que les avancés scientifiques dans ces domaines. Il vise la diffusion des informations sur l’évolution de la sécurité alimentaire et former les opinions sur la faim dans le monde et sur tous les sujets connexes. Agrimonde a aussi pour mission de mener des actions concrètes visant a éradiquer la faim.

EDE PEP s'en va, la faim reste. L'urgence d'un débat sur l'assistance alimentaire en Haïti.

EDE PEP s'en va, la faim reste. L'urgence d'un débat sur l'assistance alimentaire en Haïti.

Un programme public d'aide alimentaire doit temporairement permettre aux pauvres de manger à leur faim (c’est un droit qu’ils ont) et plus tard d’être assez autonomes pour se passer de l’aide. Si l'on ne s’en tient qu’à ces deux critères et sans se perdre dans des considérations politiques, peut-on dire que les projets d’assistance alimentaire du programme EDE PEP de l’ancien gouvernement Martelly-Lamothe en Haïti ont été efficaces ?

Le lien entre la pauvreté et la faim était clairement officialisé par le premier Objectif du Millénaire pour le Développement (OMD) [1] des Nations Unies : « réduire la pauvreté et la faim ». Ceci reflète le fait que l’essentiel des efforts des États pour aider les pauvres est axé sur l’idée que les pauvres ont désespérément besoin de nourriture . Par exemple, les aides alimentaires sont quasi omniprésentes au Moyen-Orient : l’Égypte a dépensé 3.8 milliards de dollars en 2008-2009 en assistance alimentaire, et l’Indonésie a un programme de distribution de riz subventionné aux pauvres (BANERJEE et DUFLO, 2012). Depuis le Sommet Mondial sur l’Alimentation de 1996, Haïti avait pris la décision de lutter contre la faim et l’insécurité alimentaire. La création de la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire (CNSA) et l’élaboration du Plan National de Sécurité Alimentaire en 1996 et, plus tard, la création du Fonds d’Assistance Économique et Social (FAES) participent de cet engagement.

En effet, les chiffres étaient et sont encore alarmants pour Haïti : l’indice global de sécurité alimentaire (IGSM)[2] calculé pour la période 1991-93 était de 26,5 contre 67,5 pour 1988-90, ce qui traduit une chute brutale attestant le passage d'une phase intermédiaire à une phase extrêmement critique ; aujourd’hui un Haïtien sur deux vit dans l’extrême pauvreté (avec moins de 1 USD par jour); la moitié de la population n’a pas accès à la ration alimentaire minimale établie par la FAO (225 kg d’équivalent céréales/an/habitant) ; et 80% des ménages déclarent ne pas satisfaire adéquatement leurs besoins alimentaires. (MARNDR, 2010). De plus, l’insécurité alimentaire en Haïti est surtout rurale. En effet, pour 100 personnes affirmant ne pas pouvoir satisfaire leurs besoins alimentaires dans le pays, 77 se retrouvent en milieu rural, 9 dans l’aire métropolitaine et 14 dans les autres villes (MARNDR, 2010).

La définition du concept de sécurité alimentaire acceptée par la Commission sur la Sécurité Alimentaire Mondiale est la suivante : l’accès physique et économique à une alimentation adéquate à tous les membres du foyer, sans aucun risque de perdre un tel accès. Cette définition implique trois différents aspects : disponibilité (offre alimentaire), accessibilité (pouvoir d’achat)  et stabilité (non fluctuation de l’offre alimentaire et du pouvoir d’achat) (FAO), en vertu desquels il convient d’analyser toute intervention visant à améliorer la sécurité alimentaire. L’insécurité alimentaire contre laquelle l’État haïtien veut lutter peut être chronique, transitoire (temporaire) ou cyclique (saisonnière). Quand les individus ou groupes d’individus sont sujets à l’insécurité alimentaire en tout temps, on conclut qu’ils souffrent d’une insécurité chronique et structurelle. L’insécurité transitoire peut être temporaire (chocs soudains et imprévisibles affectant la dotation des individus en biens) ou cyclique.

Un outil utilisé parfois pour approcher méthodiquement le problème de l’insécurité alimentaire est la définition de plusieurs profils de sécurité alimentaire. La CNSA (2011) identifie les profils suivants en Haïti:

Profils de sécurité alimentaire

Sécurité alimentaire élevée

Sécurité alimentaire modérée

Insécurité alimentaire modérée

Insécurité alimentaire élevée (récupérable)

Insécurité alimentaire élevée (chronique)

% de la population totale

21.1%

33.7%

37.0%

6.1%

2.1%

Ménages

422 505

674 806

740 885

122 146

42 050

Individus

2 112 524

3 374 032

3 704 426

610 730

210 251

(Source : CNSA, 2011)

La volonté de l’État haïtien de répondre à l’insécurité alimentaire se heurte toutefois à des obstacles majeurs que connaissent également d’autres pays en développement (voir BANERJEE et DUFLO, 2012). Ce sont par exemple des difficultés logistiques, la corruption, une approche du problème souvent contestée pour ne citer que ceux-là, qui remettent en question l’efficacité des programmes d’assistance alimentaire. Des projets, comme « Panye Solidarite » (consistant essentiellement en la distribution de kits alimentaires formés à partir de produits locaux aux ménages situés dans des zones de forte insécurité alimentaire) dans le cadre du Programme « EDE PÈP » initié sous le gouvernement Martelly-Lamothe en Haïti et géré par le FAES, ne sont pas sans avoir soulevé des questions, mais malheureusement peu de recherches indépendantes ont été menées pour y répondre.

Un projet public d’assistance alimentaire est aussi bien lié au concept économique du « piège de la pauvreté » qu’à la question du Droit à l’Alimentation des individus (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme). Idéologiquement, chaque fois que des citoyens se trouvent, pour des raisons indépendantes de leur volonté, dans l’impossibilité d’exercer leur droit à l’alimentation, l’État doit leur en donner les moyens. Économiquement, une telle intervention se justifierait dans la mesure où cette aide leur aiderait à se libérer d’un piège de la pauvreté (NURSKE, 1953) lié à l’alimentation: comme les pauvres n’ont pas les moyens de manger suffisamment, ils sont moins productifs, ce qui les maintient dans la pauvreté. Une aide alimentaire adéquate pourrait significativement les sortir de ce cercle vicieux. C’est ainsi que la CNSA recommande des programmes de filet de sécurité (assistance alimentaire, cantines, etc.) prioritairement dans les cas extrêmes d’insécurité alimentaire récupérable (6.1 % de la population) et chronique (2.1% de la population). (CNSA, 2011). 

Le problème de l’efficacité des projets d’assistance alimentaire peut donc être analysé sous deux angles : 1) le rétablissement d’un Droit à l’Alimentation des Bénéficiaires par la distribution d’aliments aux plus nécessiteux conformément aux prescrits de la CNSA et des Nations Unies, et 2) d’autre part, la garantie qu’une telle aide peut apporter le coup de pouce qu’il fallait aux pauvres pour avoir la perspective d’améliorer plus tard leur revenu et se libérer du « piège de la pauvreté ». En peu de mots, une aide alimentaire doit temporairement permettre aux pauvres de manger à leur faim (c’est un droit qu’ils ont) et plus tard d’être assez autonomes pour se passer de l’aide !

Si l'on ne s’en tient qu’à ces deux critères et sans se perdre dans des considérations politiques, peut-on dire que les projets d’assistance alimentaire du programme EDE PEP de l’ancien gouvernement Martelly-Lamothe ont été efficaces ? Quels en ont été les points forts ? Les points faibles ?  Ces aides ont-elles des effets pervers ? Pensez-vous que de tels projets devraient être reconduits ? A quelles conditions ? Quelles leçons tirer du passé et d’autres pays qui ont plus d’expérience que nous dans de tels programmes? Qu'en pensez-vous? N’hésitez pas à commenter et à partager votre point de vue sur la question.

 

 

 


[1] La pauvreté et la faim font maintenant l’objet de deux objectifs séparés parmi les nouveaux Objectifs de Développement Durable de l’Agenda post-2015 de l’ONU.

[2]cf. THOMSON Anne & Mety MANFRED, "Implications of Economic Policy for Food Security", FAO, 1997. C'est un indice global de sécurité alimentaire des ménages, variant de 1 à 100, élaboré par la FAO englobant les composantes Disponibilité, Stabilité et Accès. Un indice supérieur à 85 traduit un niveau de sécurité alimentaire élevée, tandis qu’inférieur à 65 la situation est critique. 

REFERENCES CITEES

  1. Banerjee, A. V., & Duflo, E. (2012). Repenser la pauvreté. Éd. du Seuil.
  2. CNSA (Conseil national de sécurité alimentaire). (2011). Enquête Nationale de la Sécurité Alimentaire (ENSA): http://www.cnsa509.org/Web/Etudes/Rapport%20final%20enquete%20nationale(ENSA).pdf
  3. MARNDR (Ministère de l'Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement Rural). (2010). Actualisation du Plan national de sécurité alimentaire et nutritionnelle: http://agriculture.gouv.ht/view/01/IMG/pdf/VERSION_PNSAN_12_Mars_2010.pdf
  4. MARNDR (Ministère de l'Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural) (2010). Haïti - Plan National d'Investissement Agricole. Imprimerie NAPCO: http://agriculture.gouv.ht/view/01/?-Plan-National-d-investissement-71
  5. Nurkse, R. (1953). Problems of capital formation in developing countries. New York: Columbia UP.

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